
La Compagnie des Indes |
Le 3 août 1700, l’Amphitrite, un vaisseau de la « Royale » converti en navire de commerce, entre dans la rade de Port-Louis.
Premier navire français à avoir touché la Chine, l’Amphitrite débarque à L’Orient une cargaison vendue à Nantes à partir du 4 octobre. Ce sont là les premiers pas d’une relation bientôt prise en mains par la Compagnie des Indes, les premiers pas aussi de la diffusion directe de produits et d’objets qui transforment, pour les classes aisées au moins, la perception de la Chine, les goûts et la sensibilité : thés, porcelaines, soies, laques…
Les ventes régulièrement organisées à Nantes jusqu’en 1734, puis transférées à Lorient, marquent profondément ces deux villes dans lesquelles affluent les marchands.
Plus encore, ce modeste navire fait entrer la Bretagne dans une véritable économie-monde. Les capitaux nécessaires, la distribution des produits et objets de Chine sont nationaux et pour une part européens. De tels enjeux ne peuvent laisser les États indifférents. En France, le roi investit personnellement dans une Compagnie des Indes qui fait naître une ville nouvelle : Lorient.
Asia recens summa cura delineata
Henricus Hondius (1597-1651) -
Jan Jansson (1588-1664) -
1644
Nantes, musée d’Histoire de Nantes
© Musée d’Histoire de Nantes, reprod. Atelier graphique TAG, D. Coutzac
Un voyage tardif |
L’Amphitrite quitte La Rochelle le 6 mars 1698 : très exactement quatre siècles après la rédaction par Marco Polo du récit de son séjour en Chine. Un peu plus de quatre siècles aussi après le séjour à Paris de l’ambassadeur chinois Rabban bar Sauma. Entre-temps, les relations entre l’Occident et la Chine se sont interrompues pendant 150 ans, jusqu’à ce que les Portugais lancés à la redécouverte du monde touchent les abords de Canton, en 1513.
Les Portugais, installés à Macao à partir de 1557, ont été suivis et bientôt supplantés par les Anglais et les Hollandais. Les Espagnols sont tout proches, aux Philippines. Des missionnaires français, au 17e siècle, ont emprunté des navires portugais pour rejoindre la Chine. Mais il a fallu l’envie et la volonté d’un roi, Louis XIV, pour que reprenne enfin une relation marchande directe.
Le port de Lorient, vu des anciennes cales de Caudant, en 1792
Jean-François Hue (1751-1823) -
1792
Paris, palais du Luxembourg
Dépôt du musée du Louvre
© RMN/ C. Jean
Une aventure maritime |
Même si les conditions de voyage se sont améliorées depuis le 16e siècle, même si la route maritime a été raccourcie grâce à la traversée directe de l’océan Indien, aller « à la Chine » reste une aventure redoutable. Entassement des équipages, hygiène déplorable, nourriture médiocre, pertes humaines importantes, incertitudes nautiques, cantonnement à l’écart de la ville lors du séjour en Chine, et surtout un interminable voyage de 18 à 30 mois – 29 dans le cas de l’Amphitrite. Terrible aventure donc pour ces véritables prolétaires de la mer : la porcelaine et le thé de Chine se paient aussi de peines et de souffrances.
L’aventure n’est donc un rêve que pour les capitaines, à la fonction aussi prestigieuse que lucrative, et pour leurs armateurs.
Grand bol à punch
Jingdezhen et Canton - Dynastie Qing, vers 1780-1785
Porcelaine famille rose
Paris, musée Guimet
© RMN (musée Guimet, Paris)/ T. Ollivier
Un commerce marginal et déséquilibré |
Sur le plan économique, le commerce à la Chine reste marginal : avec moins de dix navires par an au début du 18e siècle – un pour la France –, autour de 80 – cinq pour la France – à la fin du siècle, nous sommes loin, très loin du commerce antillais, de la traite négrière et même tout simplement du commerce maritime entre pays européens.
Déséquilibré, aussi : pour les Chinois, le commerce occidental est plus marginal encore, et les Occidentaux sont ostensiblement traités comme des solliciteurs, dont se charge un groupe de marchands hanistes bénéficiant d’un monopole.
Mais, c’est vrai, aucun commerce ne suscite autant de passions et de rêves en Occident…
Liste des marchandises apportées par le vaisseau
Le Saint-Louis, venant de la Chine,
arrivé à Saint-Malo le 20 septembre 1724.
Vente à Nantes le 12 novembre 1726
1724 - Nantes, Archives municipales
© Archives municipales de Nantes, reprod. P. Jean
Une opération capitaliste |
Le commerce à la Chine est assuré par des compagnies.
Elles gèrent une industrie de main-d’œuvre, rendent des comptes à leurs actionnaires, rémunèrent grassement les agents dont dépendent les résultats financiers : les capitaines et les subrécargues, responsables commerciaux embarqués à bord ou plus souvent installés à demeure à Canton.
Les profits, largement accrus par une fraude organisée (en particulier, la réexpédition du thé en contrebande vers l’Angleterre), dépassent un taux de 50% dès les années 1730, et augmentent encore ensuite, ce qui explique la part croissante de la Chine dans les activités des Compagnies des Indes.