
Le basculement |
Le renversement du rapport des forces entre l’Occident et la Chine n’est évident pour l’historien qu’à partir de 1820, mais ses origines remontent au 18e siècle. Les marchands occidentaux se heurtent en permanence à ce qu’ils considèrent comme des vexations chinoises. De plus en plus soucieux d’un libre-échange qui leur serait favorable, ils tentent en particulier d’imposer à la Chine l’importation de l’opium, marchandise génératrice de profits énormes.
Le courant sinophobe tire ses racines de ce conflit fondamental, et l’emporte dans l’opinion informée au cours de la deuxième moitié du 18e siècle.
Privée de la plupart des sympathies occidentales, la Chine ne dépend donc plus que d’un rapport de forces économiques et techniques : elle en subit les effets au cours de deux « guerres de l’Opium », en 1840-1842 et 1857-1860. Il en résulte paradoxalement une ouverture de la Chine à la modernité et, en termes de mémoire, la conscience aiguë de « traités inégaux » et donc injustes, accompagnés de la destruction du Yuanming yuan, palais d’Eté impérial, bibliothèque sans égale et musée.
Frontispice de la Relation de l’Ambassade du Lord Macartney à la Chine dans les années 1792, 1793 et 1794 - Paris, 1796
Nantes, Bibliothèque municipale
© Bibliothèque municipale de Nantes, cl. F. Pellois
La modification du rapport des forces |
Vers 1820, quelques personnes comme Thomas Dobrée s’intéressent encore réellement à la Chine, mais la messe est dite. La balance commerciale entre l’Occident et la Chine s’est déséquilibrée aux dépens de cette dernière. Une crise sociale s’amorce, qui conduira à la terrible explosion de la révolte des Taïping, entre 1851 et 1864.
L’Europe en outre – et plus particulièrement la Grande-Bretagne – s’engage dans une révolution industrielle qui creuse très rapidement un écart technologique avec la Chine.
L’humiliation que subit en 1793 Lord Macartney, ambassadeur britannique venu exiger l’établissement de relations nouvelles sur la base de l’égalité et du libre-échange, n’est plus, dès lors, que le chant du cygne de la puissance chinoise.
Addiction à l’opium ou la déchéance du fumeur
Canton, milieu du 19e siècle
Collection particulière
© Reprod. musée d’Histoire de Nantes, A. Armide
L’opium |
Après 1820, la baisse du prix de l’opium en Inde permet une plus large diffusion en Chine. L’opium est devenu « la marchandise la plus rentable du siècle » aux dires de contemporains.
Le mandarin Lin Zexu, nouveau gouverneur de Canton (1839), interdit la contrebande et fait détruire les stocks : c’est le prétexte de la guerre décidée, non sans débats, par le gouvernement britannique. Après des combats inégaux mais parfois acharnés, le traité de Nankin (1842) impose à la Chine indemnités de guerre, cession de Hong-Kong, ouverture de ports, réduction des droits de douane… D’autres puissances exigent les mêmes concessions, en particulier la France.
La plus grande puissance du monde a donc mené une guerre pour imposer la vente libre d’une drogue.
Aiguière
Chine
Dynastie Qing, période Qianlong (1736-1795)
Château de Fontainebleau
© RMN/ G. Blot
La seconde guerre de l’Opium |
Toujours plus : plus de ports ouverts pour vendre plus d’opium en contrebande ; et pour l’imposer, un prétexte de guerre : l’arraisonnement d’un navire de Hong-Kong par la marine chinoise.
Menée en deux phases, entre 1857 et 1860, la guerre dure en raison de la résistance chinoise qui entraîne de lourdes pertes dans les armées occidentales, avant l’effondrement de celle-ci en août 1860. Elle se clôt par un nouveau « traité inégal » mais, surtout, par le pillage puis l’incendie du palais d’Eté impérial (le « jardin de la Clarté parfaite », Yuanming yuan) par les troupes franco-anglaises. L’écho est énorme en Chine, et la réprobation européenne très large, dont Victor Hugo se fait l’écho : « Deux bandits, France et Angleterre, sont entrés dans une cathédrale d’Asie. »
Et entrés aussi dans des rapports de type colonial, même si la survie du gouvernement impérial chinois leur donne des traits particuliers.
Plan des concessions française et internationale de Shanghai
1908
Nantes, archives du MAEE, fonds Shanghai
© Arch. MAEE, Nantes/ reprod. Atelier Graphique TAG, D. Coutzac
Epilogue |
La présence française en Chine, après 1860, est un exemple remarquable de distorsion entre la mémoire et l’histoire. La mémoire est largement celle du conflit entre la civilisation d’un côté, la fourberie et la barbarie de l’autre : celle de la guerre des Boxers et des 55 jours de Pékin, celle des massacres de missionnaires et de La canonnière du Yang-Tsé. Elle est aussi celle de la concession de Shanghai, « le Paris de l’Asie ». Celle de la dépravation évoquée par la populaire chanson d’Ernest Dumont et Ferdinand-Louis Benech, Nuits de Chine, nuits câlines, nuits d’amour (1922).
L’histoire retient plutôt la vie trépidante de Shanghai et le partage de fait du pouvoir entre autorités françaises et truands chinois, et tout autant la prosaïque activité des consuls, à l’exemple de celui de Fuzhou qui fut un temps Paul Claudel, la « protection » des missionnaires et les lucratives entreprises coloniales comme la construction du chemin de fer du Yunnan. Un univers balayé par l’occupation japonaise à partir de 1937 puis par l’avènement de la République Populaire en 1949.